La chute d’Uvira, ville stratégique du Sud-Kivu, a provoqué un séisme politique et sécuritaire qui dépasse largement les frontières de la région. Alors que les combats s’intensifient, le mouvement rebelle AFC-M23 affirme qu’un nouveau round de discussions doit s’ouvrir « dans les prochains jours » à Doha, sous l’impulsion du Qatar. Bertrand Bisimwa, coordonnateur adjoint du mouvement, assure que les rebelles restent disposés à participer aux pourparlers, réaffirmant qu’« il n’y a pas de solution militaire à ce conflit ». Kinshasa, lui, reste silencieux, même si des sources diplomatiques évoquent une pression internationale grandissante pour relancer le dialogue.
Sur le terrain, la situation humanitaire se dégrade à une vitesse alarmante. Le gouvernement provincial du Sud-Kivu dénonce une série d’attaques ciblées contre les populations civiles dans la plaine de la Ruzizi. Le bilan provisoire est effroyable : 413 morts, parmi lesquels des femmes, des enfants et des jeunes, fauchés par des tirs à balles réelles, des grenades et des bombardements. De Kamanyola à Sange, en passant par Katogota, Luvungi, Bwegera, Luberizi, Mutarule et Lemera, la liste des villages meurtris ne cesse de s’allonger. Pour les autorités locales, ces violences traduisent une « intention manifeste de carnage » visant à terroriser la population et étouffer toute résistance.
Uvira désormais capturée, les déplacements forcés prennent une ampleur dramatique. Plus de 200 000 habitants auraient fui la région, selon des estimations officielles, aggravant encore la crise humanitaire. Malgré cette catastrophe, des sources gouvernementales affirment qu’une contre-offensive « sérieuse » et « imminente » est en préparation. L’armée aurait déjà pris position autour de la ville et sur le lac Tanganyika, dans l’espoir de couper les voies de ravitaillement des rebelles. Un renforcement logistique serait en cours, notamment via le Burundi, avec l’arrivée de munitions, de vivres et de renforts.
Face à l’ampleur de la menace, le discours officiel se durcit. Le Ministre de la Communication, Patrick Muyaya, met directement en cause Kigali. Sur la RTNC, il a lancé : « Le Rwanda ne peut se permettre de faire un camouflet à Donald Trump ! Les autorités américaines doivent user de leurs moyens pour contraindre le Rwanda à quitter le territoire congolais ». Une déclaration qui s’inscrit dans un contexte où Kinshasa insiste sur l’implication du régime de Paul Kagame derrière le M23, espérant un soutien décisif de Washington pour inverser la tendance militaire.
Mais au sein de la population congolaise, la colère monte. Beaucoup s’interrogent ouvertement sur les raisons de l’impuissance persistante des FARDC. Comment l’armée peut-elle céder autant de terrain, parfois sans combattre, tout en laissant derrière elle des quantités importantes de munitions ? Pourquoi les replis dits « stratégiques » ressemblent-ils davantage à des abandons ? Des questions qui alimentent les soupçons d’un éventuel « deal » ou d’intérêts cachés autour de la guerre. À Goma, le sentiment de trahison se répand à grande vitesse.
La frustration est telle que certains citoyens ne mâchent plus leurs mots. Monsieur Useni Masudi Henry, vendeur de pièces automobiles à Goma, traduit ce désarroi collectif : « Je suis très étonné que ça soit seulement nous Congolais qui passons des heures à réclamer l’intervention des médiateurs. Pendant que l’ennemi viole intentionnellement les cessez-le-feu, les accords. Pourquoi notre Gouvernement devient de plus en plus faible à ce point ? (…) Je crois que soit le Président Félix Tshisekedi n’a pas l’intention de finir cette guerre avant 2028, soit il cherche tout simplement à vendre son pays (…) Ces replis dits stratégiques n’ont rien de stratégie ». Ses propos, durs et désabusés, illustrent une rupture de confiance profonde entre le pouvoir et une partie de la population, à l’heure où le destin d’Uvira, et sans doute de tout l’Est du pays, se retrouve une fois de plus suspendu aux négociations de Doha.